Conclusion Indochine des occasions perdues, Indochine en feu 2

Ces éléments d’une modernisation d’ensemble, limitée mais bien réelle, font toute l’ambiguïté de l’Indochine coloniale. Celle-ci s’est d’ailleurs toujours réclamée de sa fonction modernisatrice, ne serait-ce que dans le discours qu’elle délivrait à des élites colonisées qui ne lui furent pas nécessairement sourdes. Et c’est l’autre dimension du processus colonial que d’avoir suscité, non seulement parmi ces élites mais aussi dans un certain nombre de milieux populaires, des réponses participatives. Ainsi, la mise en place du pouvoir colonial n’a pas été le fait d’une simple conquête de l’extérieur, elle a été aussi un processus interne aux sociétés colonisées, la résultante des clivages multiples qui les traversaient et les déchiraient. Le régime colonial indochinois ne pouvait d’ailleurs fonctionner sans nouer un partenariat, même fragile, avec les classes dominantes et les élites colonisées anciennes et nouvelles qu’atti¬rait l’espoir de plier à leur propre usage, à long terme anticolonial, ses capacités modernisatrices. La colonisation ne suscita pas que des atti-tudes de résistance chez les colonisés, ces derniers l’investirent plus ou moins, selon les conjonctures, de leurs propres projets et de leurs propres stratégies. Ce fragile partenariat, fondé sur le sentiment de l’inévitable et cruelle « nécessité » du fait colonial qu’éprouvaient ces élites, et sur la claire conscience qu’elles avaient de leurs propres intérêts, le régime colonial sut l’entretenir, sur le thème de la « collaboration franco-anna¬mite » par exemple, au moins jusqu’à la fin des années vingt. A ce titre, malgré la permanence chez les Vietnamiens d’un tenace anticolonia¬lisme, de réserves plus voilées et d’oppositions intermittentes chez les autres peuples de la péninsule, l’Indochine française se construisit sur la rencontre évolutive de solidarités et d’antagonismes, faite d’espérances et de déceptions, de conflits et de résignations, entre dominants et dominés. Elle fut, jusqu’aux années trente, un compromis historique provisoire, fort inégal bien sûr, mais non fictif, au point que nombre de Vietnamiens finirent, au moins pour quelques décennies, par se penser aussi comme « Indochinois »…
De l’Indochine aux nations modernes
Pourtant, dans l’espace délimité par la construction indochinoise, le régime colonial devait contribuer, à son cœur défendant, à une autre mutation : la maturation de nations indochinoises modernes. Au Cambodge et au Laos, que le régime colonial avait coupés de leur ancienne affiliation au monde thai et transformés en quasi-isolats par rapport au reste du monde, sans parler des sociétés montagnardes, cette maturation fut retardée. Elle devait se faire à la fois en réponse à l’expan¬sionnisme thaïlandais et à la montée du nationalisme vietnamien. En revanche, au Vietnam, elle s’enracine dans la conquête elle-même, dans le traumatisme moral et physique qui l’accompagne. « Nous avons conquis l’Indochine, observe lucidement le général Pennequin en 1913, et nous l’avons pacifiée, mais nous n’avons pas gagné les âmes… Nous sommes encore campés en ce pays : il y a toujours des vainqueurs et des vaincus […]. » Gagner les cœurs et les esprits sera la vaine quête des coloniaux, l’inaccessible graal (to win hearts and minds) qui tourmentera encore le Pentagone dans les années soixante. Au Vietnam, entre vain¬queurs et vaincus – du moins dans leur majorité -, le compromis fut toujours fragile et il ne s’instaure que transitoirement, dans les trois décennies cruciales 1900-1930, alors que les intellectuels vietnamiens élaborent, dès les premières années du XXe siècle, un imaginaire national moderne, sublimé par la résistance à la colonisation, nourri par la triple volonté d’échapper à la communauté de sort avec l’étranger dominateur, de promouvoir la démocratie politique, et, en conséquence, de réin¬venter la communauté nationale. L’idée nationale moderne l’emporte très tôt dans la nouvelle société vietnamienne et elle prend corps en dehors de la fonction royale, en dépit des tentatives de ses titulaires, celle de Zuy Tan en 1916, celle de Bao Dai en 1932 puis en 1945. A plusieurs reprises, en 1911, en 1919, en 1925 et en 1936, on a pu penser qu’enfin le dialogue décolonisateur allait s’ouvrir entre la France et les nationalismes d’Indochine.
Autant d’occasions perdues… Dès lors, le compromis colonial se rompt sous l’effet de la grande crise des années trente. C’est en pensant à l’Indochine que Sarraut écrit en 1931 : « Notre Empire d’outre-mer ne date que d’un demi-siècle et voici déjà que Vendredi y prend la mesure de Robinson. » Au même moment, l’intransigeance, le refus de toute perspective décolonisatrice et de toute démocratisation, l’option « néo-coloniale » de l’impérialisme français aux prises avec la crise ont pour effet de mettre en échec le nationalisme vietnamien, mais débouchent aussi sur l’imprévu : la jeunesse nationaliste adhère au modèle révolu¬tionnaire de la IIIe Internationale, la problématique nationaliste se trouve réinvestie dans le plus vigoureux, quoique incertain et divisé, des communismes coloniaux, auquel l’incapacité du pouvoir colonial à porter remède au sous-développement rural et à penser son propre dépassement conjuguée à la défaite « retardée » de la France en Extrême- Orient vont donner sa chance. L’idée nationale et l’idée démocratique s’éloignent peu à peu l’une de l’autre. Dès avant 1939, entre la France coloniale et le mouvement national vietnamien ainsi renouvelé par le projet communiste, se profile la montée aux extrêmes d’un irrémédiable conflit, se met en place la dynamique d’une épreuve de force violente. La Seconde Guerre mondiale et l’occupation japonaise en créent les condi¬tions. En 1945, pour les peuples d’Indochine, dans tous les esprits, la colo¬nisation française est devenue intolérable. Au même moment, dans l’ensemble de son espace colonial, l’impérialisme français est à la recherche d’une rénovation, d’un nouveau souffle, dont les chances se jouent précisément dans sa confrontation avec les nationalismes indo- chinois. En conséquence, la libération de l’Etat national se fera dans toute l’Indochine au lourd prix d’une guerre révolutionnaire de trente ans et d’une mise en opposition du processus de la nation avec celui de la démo¬cratie. La nation contre la démocratie…
Dès 1911, Jaurès avait lancé un prophétique cri d’alarme : « Si nous continuons, ces terres-là n’auront pour nous que des moissons de haine et de déception. » Trois décennies plus tard, l’avertissement est devenu réalité. En Indochine, il n’y eut pas de décolonisation, mais une révolu¬tion, vite inversée bien sûr en une nouvelle forme de domination. La France impériale ne devait pas s’en relever. Mais en Indochine, pas plus qu’ailleurs, la « forme humaine du progrès » n’a toujours pas été trouvée.

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