Conclusion Indochine des occasions perdues, Indochine en feu

Si l’on en croit l’un des derniers gouverneurs généraux de l’Indochine, Jules Brévié, « le progrès dépend de la souffrance endurée, plus la souf¬france est dure, plus le progrès est grand… ». Il n’est pas facile de faire la part de la souffrance et du progrès dans le bilan historique de la colonisa¬tion indochinoise, car, ce livre le suggère, il est encore difficile d’évaluer ce bilan de manière satisfaisante, tant fait défaut l’information sûre sur des données aussi essentielles que le profit colonial et sa distribution, l’évolu¬tion des niveaux de vie et de la consommation des populations colo¬nisées, le changement des écosystèmes, le devenir du village, la diffusion des savoirs modernes, la crise des cultures et des valeurs anciennes… L’histoire de l’Indochine, au cours des récentes décennies, incite cepen¬dant à penser que le « progrès » n’y a pas été à la mesure du coût payé par ceux qui furent colonisés. Coût presque exemplaire : pour sortir de la « nuit coloniale », les peuples d’Indochine auront dû assumer et subir l’une des plus longues et des plus cruelles guerres du siècle. Une souf¬france dont la colonisation a été la genèse, qui dit la vérité du fait colonial.
La colonisation : rêves et réalités
En Indochine comme ailleurs, la colonisation fut pavée de bonnes intentions… A l’époque de l’impérialisme triomphant, nombreux furent, parmi ses agents actifs comme parmi ses critiques les plus sévères, ceux qui la conçurent comme la « forme humaine du progrès », comme la possibilité pour la France de nouer un contact, non antagoniste et mutuel¬lement bénéfique, avec des sociétés d’Asie et d’Afrique, tel Jaurès qui rêvait, lors du débat sur l’Indochine et le Congo à la Chambre en 1911, d’« instituer une politique coloniale qui ne soit pas en contradiction avec l’esprit d’humanité et de démocratie qui est non pas toute la France, mais la meilleure part du génie de la France […] ». Cette meilleure part, les colonisés n’en goûtèrent guère que de fugaces saveurs. « Les indigènes sur lesquels vous doubliez, vous tripliez, vous quintupliez l’impôt, consta¬tait encore lucidement Jaurès, toujours à propos de l’Indochine, dont vous dévoriez au jour le jour les ressources et l’espérance, les indigènes qui avaient peut-être hésité quand vous êtes arrivés, qui s’étaient peut- être dit sur le renom de la France : “Ce sont des hommes armés, mais peut-être des amis qui viennent”, eh bien ! vous leur avez pris leurs ressources, vous avez fait, non pas les travaux modestes utiles pour eux, travaux d’irrigation pour leurs rizières, travaux de routes pour leurs communications personnelles ou pour celles de leurs pauvres véhicules, vous avez fait de superbes chemins de fer qui ont été prétexte à emprunts fructueux, à entreprises dévergondées. Pourquoi ? Parce que vous êtes partis de ce principe faux qu’il fallait que, dès la première heure, les colonies fussent pour la métropole terre de rapport. » Pour l’essentiel, ce procès devait rester valable jusqu’au terme de la période coloniale. Certes, le rêve d’une colonisation humaniste motiva plus d’un colonial, l’Indochine française eut ses philanthropes, ses figures désintéressées, ses personnalités courageuses, dévouées aux colonisés, à côté d’une majo¬rité européenne qui l’était beaucoup moins. Mais le mirage d’une coloni¬sation libératrice devait relever jusqu’au bout du domaine de l’imagi¬naire. L’Indochine française fut d’abord et avant tout une entreprise de domination politique, elle fut l’un des piliers importants de la puissance mondiale de la France. Elle fut bien une terre de rapport, l’un des rouages de la régulation coloniale des dysfonctionnements de la société et du capitalisme métropolitains.
A partir de l’investissement public financé par le prélèvement sur le produit de l’économie paysanne, d’abondants capitaux, métropolitains ou locaux, y furent mis en valeur. Le grand succès de la colonisation indo¬chinoise, ce fut au fond la réussite des finalités que lui avaient assignées ses promoteurs, celle des plantations et des mines, des banques et des maisons de commerce. Il fut acquis grâce à l’implantation précoce d’une machine d’Etat beaucoup plus exigeante qu’aucun des systèmes poli¬tiques précoloniaux, arbitre des conflits entre les grands intérêts indo- chinois et organisatrice de l’entreprise coloniale, grâce à la greffe sur les sociétés dominées de la rationalité de l’Etat moderne. Il fut à l’origine d’un flux continu de profits, de bénéfices, de rentes et de soldes irriguant les fortunes individuelles, les patrimoines et les portefeuilles, grands ou modestes, des entreprises coloniales, de la classe dirigeante et des classes moyennes françaises.
De ce point de vue, la colonisation indochinoise ne fut qu’un cas parti¬culier du grand échec, au XIXe et au XX’ siècle, de la recherche d’un échange égal entre les civilisations et des peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique, dont seuls les isolés et des minorités entrevirent, loin des voies coloniales, la nécessité. Rencontre manquée. Aurait-il pu en aller autre¬ment ? La question est plus que jamais actuelle…

Le contrat colonial
Si la colonisation fut singulièrement coûteuse pour les sociétés indochi¬noises qui la nourrirent de leurs ressources naturelles et de leur travail, elle n’en a pas moins été déterminante pour leur devenir. Tout d’abord, elle les a réunies dans un espace historique nouveau, dont le foyer fut viet¬namien. Dès avant 1900, en effet, le projet de Pavie d’une reconstruction sur le moyen Mékong d’un grand État lao englobant les Lao du Nord-Est du Siam est abandonné, et le Laos, comme d’ailleurs, dans une moindre mesure, le Cambodge, ne cessera d’être considéré, jusqu’à la fin du XXe siècle que comme la réserve territoriale d’une Indochine pensée fondamentalement comme « annamite », puis vietnamienne. En second lieu, l’Indochine a été la structure historique, transitoire mais cohérente, de l’insertion contrainte des paysanneries qu’elle rassemblait dans un univers historique qui leur était étranger, celui du marché, de l’industriali¬sation – même si elle demeura restreinte -, de la machine, de la mise au travail salarié, de la science, bref de leur entrée, forcée bien sûr, souvent encore marginale, dans la seule « modernité » que l’histoire ait connue jusqu’à présent : celle de l’économie-monde capitaliste.
Pour ces sociétés, la colonisation indochinoise aura donc été une rupture historique capitale dont elles devaient sortir à jamais boule¬versées, quoique très inégalement, comme le montre la permanence en de nombreuses régions du Vietnam et dans l’ensemble du Cambodge et du Laos des formes sociales précapitalistes : famille élargie, lignage, communauté villageoise. Durant cette transition se sont néanmoins cons¬tituées à partir des villes, notamment au Vietnam, une nouvelle stratifica¬tion sociale, les éléments des classes sociales modernes, souvent d’ailleurs enrobées dans les structures familiales plus anciennes toujours vivaces, un prolérariat embryonnaire, des élites intellectuelles modernes, tandis que les paysanneries faisaient à des degrés divers l’apprentissage de la monétarisation de leurs cultures matérielles et de leur prolétarisation.

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