Le déclin et la fin de l’Empire français en Extrême-Orient 18

Le rapport des forces militaires s’inverse
Les adversaires du corps expéditionnaire avaient accru leurs forces militaires et politiques et acquis une capacité stratégique qui leur permit de dépasser le stade de la guérilla. Ainsi, vers le milieu de 1950, le corps expéditionnaire français eut en face de lui une Armée populaire vietna¬mienne transformée. Certes, cette dernière était encore une armée de fantassins, mais elle était complètement réorganisée, jusqu’au niveau de « brigades » dont tous les échelons étaient dotés d’armes lourdes : canons, mortiers, mitrailleuses, DCA. Cette réorganisation se fit en cascade : des unités régulières jusqu’aux unités régionales et aux forces de la guérilla locale. Alors, la puissance de feu de l’APV devint presque équivalente à celle de l’armée française. D’autre part, l’encadrement militaire, après cinq ans de « sélection naturelle » sévère, s’était amélioré. En outre, à l’exemple des Chinois, des séances de « rectification idéologique » furent organisées dans le but de renforcer la cohésion morale des combattants et des cadres. La vigueur et le mordant de l’APV apparurent dès 1950 et firent prendre conscience au commandement français qu’on était passé à une autre phase du conflit. Le « désastre de Cao Bang », suivi de l’abandon de Lang Son en octobre 1950, provoqua la stupeur et le désarroi chez les français.
Il est indubitable que l’aide matérielle des Chinois fut considérable de 1950 à 1954, Vietnamiens et Chinois s’accordent à le reconnaître. En outre elle ne fut pas limitée à la sphère militaire, de nombreux Chinois suivirent de près les conseillers militaires pour organiser l’économie, les finances et redresser la monnaie.
Ce qui fait problème est la part respective des stratèges vietnamiens et chinois dans les décisions notamment pour dresser les plans de bataille. Si l’on se fie aux publications chinoises, notamment au Journal du général Chen Geng, qui dirigea la mission militaire chinoise, les Chinois dressè¬rent le plan de bataille de la « campagne des frontières », le général Giap affirme que c’est lui.
Il est incontestable que l’arrivée des communistes chinois à la frontière septentrionale du Vietnam a non seulement soulagé la résistance vietna¬mienne, mais il lui a donné aussi un second souffle, elle l’a renforcée considérablement et lui a garanti un sanctuaire. La résistance en a reçu une vigoureuse impulsion, mais c’est l’armée populaire vietnamienne qui a remporté ces victoires (sur la route coloniale 4 et Dien Bien Phu) et subi les revers (Na San).
Depuis que la Chine était devenue communiste et fournissait une aide régulière au gouvernement et aux troupes de Ho Chi Minh, l’occupation de places fortes, du littoral jusqu’à Cao Bang, le long de la frontière chinoise se révélait coûteuse, périlleuse et inefficace. Dès lors, la seule stratégie possible était de tenir solidement le delta du fleuve Rouge. Le commandement français décidant l’évacuation de ces forteresses, ce furent les conditions et les méthodes (panique, précipitation et très mauvaise coordination) de ces opérations qui transformèrent un repli en débâcle : 4 800 tués et disparus, 10 000 armes laissées aux mains de l’APV. Un historien de cette guerre écrit : « Le désastre est surtout d’ordre moral […]. Le retentissement d’un tel événement dépassait en importance ses résultats matériels. Cao Bang fut pour la guerre d’Indo-chine ce que Bailen avait été pour la guerre d’Espagne, Valmy pour la Révolution française. » L’APV prit l’initiative sur de nombreux fronts : au Laos, en pays thai (dans le haut Tonkin), au sud du delta du fleuve Rouge, en Cochinchine, sur les hauts plateaux du Centre-Annam. Cependant, elle ne renouvela pas immédiatement l’exploit de Cao Bang. La nomination du général de Lattre de Tassigny comme commandant en chef des troupes en Indochine allait donner un coup d’arrêt aux succès militaires et politiques de la résistance vietnamienne. Tout d’abord, de Lattre mit fin au découragement qui s’était installé chez les Français. Tout en opérant un net redressement militaire au Tonkin (batailles de Vinh Yen, Dong Trieu) en 1951, de Lattre poussa activement les Indochinois à l’engagement militaire et politique. Son discours à la distribution des prix aux élèves du lycée Chasseloup-Laubat est une manière de somma¬tion : « Soyez des hommes, c’est-à-dire : si vous êtes des communistes, rejoignez le Vietminh. Il y a là-bas des individus qui se battent bien pour une cause mauvaise. Mais, si vous êtes des patriotes, combattez pour votre patrie car cette guerre est la vôtre. » Le voyage de de Lattre aux États-Unis est également célèbre pour la phrase qu’il adressa aux Améri¬cains sur le sacrifice des Français pour la cause du « monde libre ». Il obtint que l’aide financière et militaire des Etats-Unis fût enfin assurée de façon régulière.
La guerre allait-elle prendre un nouvel essor ? La disparition rapide du général de Lattre laissa ses efforts inachevés. Certes, en 1952, les livraisons de matériel américain atteignaient une valeur de 85 milliards de francs, 119 milliards en 1953. Les Etats-Unis assumaient alors 40 % des dépenses militaires en Indochine. Mais la situation militaire empirait pour les Français. Vo Nguyen Giap entreprit la conquête de la Haute région. Dans le même temps, l’infiltration du delta du fleuve Rouge par les unités vietminh prit une ampleur qui démontra que la pacification avait été très partielle ou apparente (voir carte « Etat de la pacification du delta du Tonkin »). En 1953, le plan du nouveau commandant en chef, le général Navarre, consistait, dans un premier temps, à « interdire » le delta du Nord à l’APV et à « pacifier » complètement le Sud (voir carte « Le Nam Bo en 1953 ») et le Centre. L’exécution du « plan Navarre » nécessitait des renforts que le gouvernement lui refusa. Persuadés qu’il leur serait possible de battre l’APV sur le terrain de batailles convention¬nelles, les généraux français avaient imaginé l’édification de camps retranchés afin d’attirer le corps de bataille de l’APV et de le « casser ». Dien Bien Phu entrait dans cette catégorie, mais le général Navarre lui avait plutôt assigné le rôle de barrer la route du Laos à l’APV. C’est pour¬quoi, lorsque Vo Nguyen Giap choisit de relever le défi, lorsqu’il apparut que le siège était sérieux, que la situation des défenseurs empira, le général Navarre refusa d’accorder une priorité absolue à Dien Bien Phu. Après une héroïque résistance qui dura deux mois, le camp retranché capitula le 7 mai 1954. C’est alors que la défaite de Dien Bien Phu, en soi moins grave que celle de Cao Bang, apparut comme la plus grande et la plus décisive bataille de la guerre d’Indochine. Sous le coup de cette défaite, l’évacuation d’An Khê (sur les hauts plateaux du Centre) fut décidée rapidement et se solda par un « second Cao Bang », alors que l’évacuation du sud du delta septentrional fut un succès qui permit au CEFEO de se retrancher sur le réduit de Haiphong. Cette suite de défaites militaires devait peser lourdement sur la politique française et sur le cours des négociations qui s’étaient ouvertes à Genève pour aboutir à un traité de paix en Corée et pour débattre de la situation en Indochine. C’est cette dimension dramatique de l’événement qu’entend exploiter le nouveau président du Conseil, Pierre Mendès France, lorsqu’il formule, devant l’Assemblée nationale, son fameux pari de conclure la paix en Indochine dans le délai d’un mois.

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