Le déclin et la fin de l’Empire français en Extrême-Orient 20

Un nouvel échiquier géopolitique
La guerre, essentiellement franco-vietnamienne, s’était déroulée dans l’espace géopolitique, économique et social aménagé par les colonisa¬teurs français. Les belligérants en utilisèrent les ressources dans le sens de l’unité et de la solidarité ou dans celui de la division et de l’antagonisme. Les Français accentuèrent les différences ou les distances qui existaient dans le corps social des trois pays d’Indochine. Ils reprirent et tinrent d’abord les agglomérations urbaines. « La campagne encerclait la ville », disait Lê Zuan, l’un des membres du bureau politique du PCI. Le fit-elle réellement ? En fait les divisions ethniques et religieuses sévissaient autant à la campagne qu’à la ville et permirent aux Français d’y trouver des alliés ou des partenaires d’un moment : Tay, Nung, Hmong, Rhadé, Jarai, Khmers et Lao, catholiques, caodaïstes et Hoa Hao. Il y eut 59 000 tués et disparus dans les forces armées indochinoises combattant aux côtés du corps expéditionnaire, presque autant que les pertes de ce dernier. Mais c’est aussi à la faveur des clivages classiques et des options idéologiques que la résistance vietnamienne obtint des appuis chez les Tho, les Kha, les Khmers, les Lao. La guerre d’Indochine eut au moins deux conséquences socio-politiques : d’abord, la migration des campagnes vers les villes. La population de Saigon-Cholon passa de 500 000 habitants en 1945 à 1 200 000 en 1950 et 2 000 000 en 1954. Au cours de la même année, au moins 1 000 000 de Tonkinois, en majorité des catholiques, fuirent du Nord vers le Sud-Vietnam, dans des condi¬tions parfois dramatiques. Leur arrivée dans le Sud et leur installation en îlots homogènes transformèrent le paysage socio-politique. Ensuite, les têtes de pont vietnamiennes au Cambodge et au Laos engendrèrent sur place des noyaux communistes composés d’autochtones.
Dans le même temps, la péninsule se partage entre quatre Etats dont la doctrine officielle est celle de la grandeur et de la sécurité nationale. La pax gallica disparaît, il n’y a plus une autorité pour réguler les relations entre les collectivités nationales en présence. Les Vietnamiens, ayant vaincu les Français et étant plus offensifs, ne vont-il pas revendiquer pour eux la fonction hégémonique et tutélaire exercée auparavant par les Français ? Ils seraient alors conduits à rejeter toute intervention exté¬rieure, soit ancienne (la Chine réunifiée), soit nouvelle (les Etats-Unis) et perçue comme porteuse d’une dépendance de type non colonial.
La guerre est génératrice de transformations sociales, surtout lorsqu’elle aboutit à la création de nouveaux Etats, c’est-à-dire d’une nouvelle classe politique, d’un corps de fonctionnaires civils et militaires, d’une bourgeoisie et d’une technostructure. L’Armée populaire vietna¬mienne ou les armées « transférées » du Sud-Vietnam, du Cambodge, du Laos furent des filières de la promotion sociale pour les paysans et la petite bourgeoisie en même temps que les instruments de l’édification ou de la consolidation nationales. Les administrations et la structure spéci¬fique du Parti communiste furent d’autres voies de l’ascension et de la participation sociales. Or cette structure était non seulement porteuse d’idéologie, mais aussi utilisatrice de méthodes particulières de diffusion et d’inculcation de l’idéologie. Par exemple, la méthode dite de « rectifi-cation » (chinh huan), endoctrinement et mise en conformité, devint une pratique courante dans l’APV et chez les civils. Cette technique induisit des valeurs culturelles sino-vietnamiennes comme l’art de la guerre populaire et fut elle-même une réactivation modernisée de pratiques culturelles sino-vietnamiennes anciennes. Par la guerre, la Résistance retourna aux sources nationales, c’est-à-dire sino-vietnamiennes de la culture. Dans la même période l’« angle chinois » tendit à redevenir dominant en Asie orientale. La libération nationale fut en fait une révolu¬tion sociale. Car, même si elle n’afficha pas ce dessin et même si elle ne fut pas accompagnée d’une réforme agraire en faveur de la petite paysan¬nerie, le renversement de l’« autorité de l’homme blanc » en Indochine propulsa au pouvoir des couches sociales autochtones avec lesquelles les Français avaient jusqu’alors refusé de partager le pouvoir. Mais la plus grande révolution fut celle des mentalités. La guerre brisa les stéréotypes du colonisé, éternel mineur, incapable d’héroïsme guerrier, inapte à l’organisation et à la création, etc. Elle agit comme un gigantesque psychodrame, formateur chez les colonisés de ce dont ils avaient manqué tout au début du siècle colonial : la confiance en eux-mêmes.

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